Date de publication :  08 juin 2023.

Aujourd'hui nous sommes le : 22/04/24.   

Le vernis du violon

Choix du vernis

Le vernis dont on recouvre un instrument de musique remplit plusieurs fonctions :

- 1: acoustique: il doit si possible améliorer la sonorité de l'instrument en blanc ou a minima ne pas la déteriorer

- 2: stucturelle: c'est la fonction basique du vernis, il doit protéger durablement contre les agressions extérieures, humidité, transpiration,usure etc...

- 3: esthétique: le vernis doit donner un bel  aspect à l'instrument et là aussi, de manière durable.

Ces trois fonctions doivent être assurées d'une manière ou d'une autre mais l'ordre dans lequel je les présente n'est pas neutre car c'est ce qui m'a guidé dans la recherche du meilleur compromis. D'autres pourront avoir une vision un peu différente car le commerce donne naturellement plus d'importance à la dernière fonction. "...C'est ainsi qu'un stradivarius un peu plus rouge qu'un autre vaut de suite dix mille francs de plus. C'est pure fantaisie de collectionneur que le commerce d'ailleurs sait exploiter à merveille.Cette fantaisie n'en va pas moins quelquefois jusqu'à de la véritable démence..."A. Tolbecque, l'art du luthier p136.

De mes lectures de l'abondante littérature sur le sujet, en particulier l'ouvrage de A. Tolbecque, et à la lumière des recherches récentes sur le sujet notamment les travaux de J.P Echard https://www.researchgate.net/publication/269575243_Le_vernis_des_violons_italiens_histoire_d'un_mythe je me suis fait une conviction sur plusieurs points.

Les luthiers Italiens du 17/18ème siècle utilisaient des vernis à l'huile qu'ils ne fabriquaient peut être pas. Ils pouvaient sans doute les acheter tout faits auprès d'artisans spécialisés  car les vernis d'usage général de l'époque avaient les qualités requises pour remplir les 3 fonctions. Par la suite l'industrie des vernis s'est essentiellement intéressée aux 2 dernières fonctions et a généré des produits qui n'étaient plus forcément adaptés à la lutherie même s'ils étaient performants par ailleurs. J'ai donc recherché, pour élaborer mon vernis, parmi les recettes disponibles une recette simple qui soit contemporaine des fameux luthiers de Crémone.

J'ai retenu les recettes de Bonnani décrites sur le livre de A. Tolbecque, sandaraque/alcool pour le fond et sandarque/huile  pour le vernis proprement dit. La recette à l'alcool pour le fond est réalisable et donne toute satisfaction  mais je n'ai pas réussi à mettre en oeuvre la recette du vernis à l'huile. En effet à chaque tentative d'incorporation de la résine sandaraque dans l'huile bouillante cela commence bien mais la résine finit invariablement par former une boule compacte et insoluble! Je ne suis pas le seul à avoir essayé et les différents témoignages que j'ai lus (mais pas tous) font état d'un résultat voisin du mien. Alors pourquoi une recette apparemment beaucoup utilisée pose t'elle ce problème?  L'explication la plus probable est à chercher dans la définition de la résine sandaraque. En effet cette désignation à évolué plusieurs fois dans l'histoire et, en particulier entre le 18ème siècle et le 19ème siècle ce qui fait que la résine que l'on trouve aujourd'hui sous le nom de sandaraque est issue du Cyprès de l'atlas alors que celle de Bonnani était sans doute issue du genevrier. Donc je n'utiliserais pas le bon ingrédient ce qui peut expliquer le problème rencontré.

J'ai trouvé une autre recette qui, elle, fonctionne bien. Elle est constituée de colophane, de résine dammar et, toujours, d'huile cuite,.

Concernant la couleur du vernis, l'influence du vieillissement est déterminante. Il est normal qu'un luthier d'aujourd'hui cherche à obtenir en sortie d'atelier une teinte de violon semblable à celle des violons anciens, c'est une nécessité commerciale. Cependant le violon ancien peut avoir des dizaines ou des centaines d'années de viellissement. Le vernis évolue en teinte par photodégradation et le bois sous le vernis évolue aussi malgré cette protection qui n'est pas opaque aux UV. On le constate très bien après quelques années sur des meubles dont une partie n'est pas exposée à la lumière du jour. Alors, après des centaines d'années...! Si l'on souhaite s'approcher de l'aspect d'un violon ancien il faut donc trouver un moyen de créer dans l'atelier une teinte  qui permette de "simuler" plus ou moins la teinte due au vieillissement. 

Pour obtenir une telle teinte relativement foncée,  il faut, ou pré-teinter le bois avec une teinture ou une exposition aux ultraviolets, et/ou incorporer la teinte dans les différentes couches de vernis. Une teinte très claire (qui évoluera cependant dans le temps) me convient et je souhaite limiter le nombre de couches pour satisfaire à la première fonction du vernis. Je me fixe donc une première limite à trois couches étendues à la main et je verrai après quelques mois ou années ce qu'il en est.

Elaboration du vernis

Fond

Le but de la couche de fond (ou collage) est de "fermer" la surface à vernir afin que le vernis proprement dit ne pénètre pas à l'intérieur des fibres du bois et en modifie de manière trop importante les propriétés acoustiques. J'ai essayé 2 formules sur des échantillons, une à la gélatine et une autre constituée de la recette alcool/sandaraque. J'observe que cette dernière est beaucoup plus efficace pour empêcher la pénétration du vernis dans le bois.  La formulation est la suivante:

- Sandaraque................................20 grammes

- Elémi..........................................6  grammes

- Alcool........................................100 cm3

La difficulté que l'on rencontre lorsque l'on cherche à réaliser ce type de recette est de trouver des ingrédients dont l'on connait précisément la composition. C'est en particulier ici le cas de l'alcool. Il est très difficile (et/ou très onéreux) aujourd'hui de se procurer de l'acool éthylique pur.Il faut se tourner vers de l'alcool dénaturé et c'est, pour le moins  un jeu de piste sur internet pour savoir avec quoi il est dénaturé. J'ai trouvé un alcool à "brûler"dénaturé en fait avec de l'alcool méthylique, et de l'alcool isopropylique. A priori ces deux alcools ne présentent pas de contre indication pour l'usage envisagé. J'ai trouvé aussi de l'alcool dit "à vernir" vendu 3 ou 4 fois plus cher et dont la composition est en fait analogue !

La formulation est aisée à élaborer. On dissous les résines dans l'alcool à température ambiante par agitation du récipient. Ensuite il faut filtrer. J'utilise pour cela un filtre à café  qui permet d'obtenir une solution d'un jaune/orange doré parfaitement transparente.

J'ai utilisé aussi avec succès cette formulation pour faire des retouches sur un éclat de bois. C'est très pratique car cela sèche quasiment instantanément et permet facilement de passer de nombreuses couches fines sur la zone à réparer.

Vernis

Après l'abandon de la recette à la sandaraque j'ai concocté, pour mon premier violon, la recette suivante:

-faire fondre dans une casserole en inox sur une plaque électrique un mélange de résines composé de 70g de résine dammar et 50g de colophane,

-lorsque le mélange est bien liquide ajouter par petites touches 5g d'hydroxyde de calcium dissous dans 15ml d'eau en mélangeant pour bien incorporer,

-ajouter 100g d'huile de lin cuite préchauffée préalablement,

-atteindre une température comprise entre 200 et 250°C et cuire pendant au moins 1/2h (j'ai cuit en fait durant 45 mn)

- faire le test du filament: prendre une goutte du mélange sur une spatule laisser un peu refroidir, poser le doigt sur cette goutte et essayer d'étirer un filament de vernis le plus long possible, si ce filament dépasse 4/5 cm avant de casser, le vernis est assez cuit, sinon, il faut continuer la cuisson,

- laisser refroidir et ajouter à 100°C 50ml de White spirit.

Le vernis est utilisable après refroidissement, éventuellement dilué légèrement au white spirit. Pour une application au doigt j'ai pu le laisser épais.

Attention  la cuisson de résines est une activité potentiellement dangereuse. J'insiste sur l'utilisation d'une plaque électrique et non d'une flamme nue. De plus, il est très recommandé de travailler en extérieur et de disposer à proximité une serpillière humide pour être en mesure de faire face à un éventuel début d'incendie. Bien sûr gants, lunettes et vêtements appropriés sont d'usage pour se protéger des projections. L'huile de lin est extrèmement inflammmable et le petit bouillon de résines et d'huile apparemment inoffensif peut se transformer instantanément et sans signe avant coureur en bombe incendiaire dévastatrice. Le risque est aussi limité par une surveillance constante de la température et l'élaboration d'une petite quantité.

Le mode opératoire que j'ai employé est peu ou prou ce que l'on peut voir sur les vidéos suivantes.

https://www.youtube.com/watch?time_continue=195&v=gmHf5FHkh-c

https://www.youtube.com/watch?v=gh5JTATnl4k

Une prolongation du temps de cuisson ou l'ajout d'autres additifs (cendre par exemple) pendant cette cuisson pourraient, d'après certaines sources, donner une coloration plus brune au vernis obtenu qui dans mon cas était très peu coloré. Je n'ai pas essayé. Si l'on cherche la coloration, Il est aussi possible, ce que j'ai fait, d'ajouter de l'oxyde de fer après coup pour obtenir un vernis teinté en rouge.

Pour ma part j'ai utilisé de l'huile de lin déjà cuite mais il est aussi possible de prendre de l'huile crue  et de la cuire soi même avant incorporation aux résines. 

J'ai d'abord essayé le vernis que j'ai obtenu  sur des échantillons puis mis en application sur le violon terminé. Il m'a donné satisfaction mais il ne faut pas être pressé pour le "sèchage" qui se compte en semaines, voire en mois. En fait de "sèchage" il s'agit de polymérisation ou d'oxydation car il n'y a pas vraiment, dans cette formulation,  de composé qui s'évapore.   C'est le problème du vernis. Contrairement au travail du bois on ne peut pas savoir immédiatement si ce que l'on a fait est correct. Il faut attendre de longs mois et la démarche essais/erreur est difficilement applicable compte tenu de ce délai.

Enfin, à trois mois, je suis rassuré, je sais que je n'ai pas appliqué sur mon premier violon un  vernis qui "ne sèche jamais"  comme celà a pu être constaté parfois. Il reste à constater comment le vieillissement interviendra durant les années à venir...

Le questionnement est ouvert...

La question du fond, bouche pores,encollage ou  préparation du bois est toujours ouverte. Une multitude de solutions ont été et sont mises en oeuvre. Concernant ce qui a été probablement utilisé par les maîtres Italiens les recherches faites par J.P Echard réduisent le champ des possibilités (mais contredisent d'autres recherches antérieures).Cependant J.P Echard fait état d'un résultat qui parait contradictoire et en tous cas difficile à atteindre: un fond constitué uniquement d'huile cuite et une épaisseur de ce fond très fine (épaisseur totale fond+vernis<4 centièmes de mm). Or quand on étend de l'huile sur du bois brut, cette huile est en général absorbée par le bois sur une épaisseur beaucoup plus importante. La solution à cette apparente contradiction réside peut être dans l'application non pas d'huile mais d'une émulsion eau/huile comme le préconisent Harris, Sheldon et Johnston dans A recreation of the particulate Ground Varnish Layer... Une telle émulsion, présentée comme beaucoup moins pénétrante résoudrait la contradiction.Cependant leur formule contient des particules minérales qui n'ont pas été trouvées dans les relevés faits par J.P Echard...le mystère demeure.

Pour mon premier vernissage, j'ai préféré en rester à une formulation alcool/résine qui semble être assez largement utilisée et que j'ai trouvée très efficace sur les échantillons . Après application de ce fond le vernis se "construit", dès la première couche, sans pénétrer dans le bois. 

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