Date de publication :  13 avril 2023.

Aujourd'hui nous sommes le : 22/06/24.   

La finition de la table

Le percement des ouïes

Il faut d'abord trouver un modèle pour les ouïes (appelées aussi F). La reproduction que j'ai faite du modèle du manuel ne me satisfaisant pas  je me suis intéressé à ce que l'on pouvait trouver sur internet. J'y ai vraiment fait des trouvailles comme par exemple la photo suivante récoltée sur le site de la bibliothèque du congrès des Etats Unis.

Zirkle, Michael. Violin by Antonio Stradivari, Cremona, 1699, "Castelbarco". Library of Congress, Washington, DC, monographic. Photograph. Retrieved from the Library of Congress, https://www.loc.gov/item/ihas.200154809

La bibliothèque du congrès dispose en effet d'une collection d'instruments dont ils ont publié en ligne des photos cotées, ce qui présente un immense intérêt pour tous les luthiers du monde. Nous avons aussi à Paris le musée de la philarmonie qui dispose de quelques stradivarius et d'un Guarnerius del gesù, le "Alard" mais il n'y a pas, en ligne, l'équivalent de la bibliothèque du congrès. Il faut aller consulter les documents sur place. Cette documentation est accessible gratuitement sans requérir le billet d'accès au musée, mais je recommande de faire la (petite) dépense pour faire aussi la visite du musée à l'occasion!

En surfant sur le net j'ai découvert un autre site que je consulterai souvent par la suite: http://www.makingtheviolin.com/

Sur ce site, l'auteur met à disposition plusieurs fichiers modèles au format de dessin SVG. J'y trouve un modèle d'ouïes qui me convient. On remarque assez vite que la reproduction d'un fichier SVG n'est jamais faite à l'échelle lorsque l'on l'imprime!  Le procédé le plus pratique que j'ai trouvé consiste à imprimer une première fois, relever les cotes et calculer le rapport entre ces cotes et les cotes réelles recherchées (comme celles de la photo ci dessus).  Je peux, dans un deuxième temps, imprimer à nouveau en introduisant dans le formulaire d'impression le rapport calculé et j'obtiens le modèle adéquat. A partir de ce modèle je découpe une feuille plastique transparente (intercalaire de classeur) que je colle sur la table avec de la bande adhésive en me guidant avec la ligne de joint centrale. C'est ici qu'il faut être précis sur les dimensions relatives au diapason du violon car le dessin des ouïes porte les 2 crans qui permettront de repérer la position du chevalet.

La découpe du transparent facilite le report du dessin sur la table. Il ne reste plus qu'à découper...le bois. Le moment est un peu stressant car le moindre défaut sur la découpe sera particulièrement visible et pourrait remettre en cause les heures de travail déjà passées sur la table. Il y a plusieurs manières de procéder, les vidéos sur internet ne manquent pas. Je choisis de me baser sur le manuel et sur l'expérience de R&M Milland pour la méthode de découpe bien illustrée dans leur ouvrage. Cette méthode permet un parfait contrôle du geste.

Je commence à percer 2 trous à la main avec une mèche 3 pointes bien affutée puis je commence à évider l'intérieur avec une petite gouge. En perçant je comprends pourquoi il existe pour ce faire des outils spéciaux. La fibre  d'épicéa s'arrache très facilement lorsque l'on commence à percer. J'ai, depuis, vu une astuce sur internet qui consiste à couper le fil du bois superficiel au compas préalablement au début du percage pour éviter cet arrachement. J 'y  repenserai pour le prochain violon!

Puis je tiens la table de la main gauche contre mon corps horizontalement face externe au dessus. J'introduis alors un canif très fin et très bien affuté par le dessous de manière à ce que la pointe affleure sur la face visible au dessus. J'effectue la découpe en dedans du trait en imprimant des mouvements de va et vient au canif pour faciliter son passage. Il faut y aller doucement et ne pas vouloir faire d'un seul coup.  La découpe finale sur le trait se fait avec une deuxième passe au canif et/ou à la lime en faisant très attention au sens du fil du bois.

Ouf...une de faite.

Et de deux!

Je creuse ensuite légèrement à la gouge et au ratissoir la patte extérieure de l'F (appelée "bique" par R&M Milland )comme indiqué dans le manuel pour des raisons purement esthétiques. Cette petite dépression est bien visible sur la photo du Castelbarco en introduction de cet article.

Je ne marque pas tout de suite le cran des F pour pouvoir ajuster leur position plus tard lors du montage de l'instrument.

La pose de la barre d'harmonie

Il faut d'abord déterminer la position de la barre. Les méthodes proposées par les différentes sources sont toutes différentes mais conduisent à un placement finalement assez voisin. Je retiens la méthode du manuel qui revient à poser la barre précisément sous le pied du chevalet et à l'ajuster pour que la distance entre la barre et l'axe de symétrie de la table soit proportionnellement identique en haut et en bas du violon. Cela correspond au 1/7 de la largeur aux 2 points les plus larges, proportion également donnée dans http://www.makingtheviolin.com/.

Je trace sur la barre son contour coté table, en suivant la courbe de la table, à l'aide d'un crayon et d'une rondelle, je la découpe suivant ce contour et je la pose à sa place. Je colle des taquets provisoires de part et d'autre de l'emplacement de la barre sur la table pour maintenir la barre dans cette position durant l'ajustement et le collage. Pour placer la barre il faut avoir choisi le chevalet que l'on mettra plus tard en place, d'où sa présence sur la photo.

Afin de  tailler précisément un profil de barre identique à celui de la table (courbé dans 2 directions) , il est préconisé d'enduire la table de craie à l'emplacement de la barre, de frotter longitudinalement la barre sur la table, de repérer les emplacements marqués sur la barre par la craie,  et de poncer ces emplacements. En répétant l'opération plusieurs fois, la barre finit par être uniformément blanchie et le plan de joint est alors réputé parfait.

Plutôt que d'utiliser de la craie, j'ai préféré coller du papier de verre sur la table pour ajuster directement la barre en la frottant contre cette surface. De la même manière qu'avec l'usage de la craie, le joint est bon lorsque la sciure est uniformément répartie sur le papier de verre.

C'est très visible avec le papier de verre sombre que j'utilise.

Lorsque les surfaces joignent parfaitement, il est temps de les coller.

J'ai écrit, "lorsque les surfaces joignent parfaitement". De fait, je n'ai pas introduit ce qu'on appelle "un forcement de barre". Ce forcement est une pratique traditionnelle un peu surprenante que j'ai vue décrite dans la plupart des documentations (mais pas partout). Elle consiste à enlever un peu plus de bois aux deux extrémités, faisant ainsi en sorte que la courbure de la barre soit un peu plus prononcée que celle de la table. Ce faisant on introduit lors du serrage et du collage une tension qui déforme légèrement l'ensemble table/barre en accentuant sa courbure. Cette déformation n'est en principe pas dommageable car compensée par la tension des cordes lorsque le violon est monté.

Cette disposition constructive m'a paru très délicate à mettre en oeuvre: il faut d'abord s'échiner à obtenir le contact parfait pour ensuite le dégrader en enlevant à nouveau du bois et en plus, sans savoir vraiment combien il faut en enlever...je sais, la manière de faire, pour garantir malgré tout un bon contact, est bien documentée dans les sources, mais quand même...!

Intuitivement je sens qu'introduire sciemment des tensions dans un instrument ne me semble pas très favorable, je serais plutôt enclin à les réduire au maximum, mais ce sentiment est subjectif. Factuellement, avec ou sans tension, d'un point de vue statique l'équilibre se fera de toutes façons,et, si l'on ne déforme pas au préalable la table, celle ci sera déformée ultérieurement par la tension des cordes. Le résultat sans mise en tension initiale ne sera qu'une hauteur de voûte de table légèrement inférieure à ce qu'elle serait avec.  Pour faire en sorte qu' il n'y ait, au final, pas de déformation, ce qui semble un des buts recherchés,  il faudrait que la tension prélable compense exactement la tension des cordes. On devrait donc trouver, dans les indications pratiques qui en parlent, une valeur de l'épaisseur de bois à enlever qui tienne compte non seulement des caractéristiques d'élasticité du bois de la table mais aussi de la valeur du renversement et du tirant des cordes que l'on compte mettre sur le violon! Outre le fait que je n'ai jamais observé ce genre de considération dans l'ensemble des documents que j'ai consultés, tout cela me semble bien hasardeux. 

Reste le point de vue dynamique. Quel peut être le comportement vibratoire de la table avec ou sans cette précontrainte?

Merci à internet; une fois de plus, jai trouvé plusieurs études sur le sujet dont une fort intéressantes sur le site de Thomas Oliver Croen http://tomcroenviolins.com/articleslinks/. dont le titre est report on a bass bar study. Ce papier est justement consacré à la question  de l'intérêt de l'application préalable d'une tension sur la barre avant collage. Il relate la présentation du rapport d'une expérimentation menée conjointement  par un luthier et un scientifique et le débat qui a suivi cette présentation. L 'expérimentation a consisté à réaliser des essais sur un même violon équipé successivement d'une barre avec 3 niveaux de tension caractérisés par l'écartement entre la barre et la voute aux extrémités de la barre avant collage. ces niveaux sont:  sans tension (0mm), moyenne tension (1,25mm) et forte tension (2,25mm). Les essais ont consisté en mesures statiques de hauteur de table, mesures de fréquence (figures de Chladni) et mesure de relevé de la courbe de réponse du violon assemblé. Cette courbe de réponse a été obtenue en excitant le chevalet par un transducteur relié à un générateur basse fréquence. 

Ils ressortent 3 conclusions de leur expérimentation:

- Il y a un effet statique léger mais observable sur la déformation de la table de l'ordre du 1/4 mm,

- la tension a peu d'effet sur les fréquences de résonance de la table seule,

- sur le violon assemblé il y a une augmentation de la réponse dans les hautes fréquences (voir la figure 18 du document ci après) lorsque la tension augmente. Ce dernier point objectif est conforté par la perception subjective de l'écoute de l'instrument par les expérimentateurs qui considèrent le violon sans tension, plat, celui avec une tension moyenne comme ayant le son d'un bon violon et celui avec tension forte comme trop brillant, "cassant".

La conclusion que les auteurs apportent à cette étude ne m'a pas convaincu de l'intérêt de coller la barre en tension. Pour l'aspect statique cela conforte ce que j'ai écrit plus haut. Pour l'aspect dynamique, Ils mettent en évidence un effet considérable sur les hautes fréquences, de l'ordre de grandeur de 5dB mais, en même temps, le niveau des hautes fréquences dont il est question, au dela de 5kHz, est 20dB à 30dB en dessous de celui des fréquences inférieures à 4kHz. On compare donc entre eux des sons qui sont de -20dB ou de -25dB sous le niveau sonore de la partie fondamentale des sons émis par l'instrument. Je ne suis pas bien sûr que la différence soit vraiment très audible. Quant à l'avis subjectif, il est par nature "subjectif" et ne permet malheureusement pas de donner des critères pour une valeur optimale de la tension qui serait à appliquer.

Une autre étude similaire sur le même thème est disponible ici https://www.researchgate.net/publication/262387691_Effect_of_Bass_Bar_Tension_on_Modal_Parameters_of_a_Violin%27s_Top_Plate

Cette étude montre une influence de l' élévation de la tension de la barre sur l'élévation de la fréquence de 2 modes de vibration du violon A0 et B1+. Bien d'autres paramètres influent de manière plus fondamentale sur ces modes.  Là non plus, cette information ne met pas en évidence un intérêt à la mise en tension préalable ni ne dégage un  critère d'optimisation utilisable.

Je continue donc, jusqu'à ce que je trouve une information de nature à me faire changer d'avis, à faire partie de la minorité (?) des constructeurs qui n'appliquent pas de précontrainte au montage de la barre.

Je serais très heureux de recueillir toute contradiction argumentée de la part de mes lecteurs sur ce sujet, autre que "c'est la tradition, on a toujours fait comme ça...", bien sûr! 

Après l'attente du temps de prise de la colle je fais sauter les taquets provisoires avec un ciseau.

Puis vient  la mise en forme de la barre avec le rabot et le ciseau.

C'est fait, la barre est terminée. Une autre activité peut être lancée.

Publication initiale: 20 juillet 2017

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